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Lecteur et anthropocentrisme

 

À côté du texte le lecteur-utilisateur est donc l'agent principal qui crée le sens (un sens qui est l'image de sa propre interprétation) selon ses propres objectifs et compétences interprétatives. Le sens se voit donc << déplacé >>. Au lieu d'être attaché uniquement au texte et d'en dériver naturellement, il est vu plutôt comme une construction attachée à l'interaction du lecteur avec le texte (située elle aussi dans un entour).

Notre hypothèse de travail ne peut être différente : le sens n'est pas immanent au pendant symbolique d'un texte mais il se construit lors d'une communication produite dans une certaine pratique sociale (cf. aussi plus bas). Cette communication est finalement liée à une ou plusieurs interprétations (au sens d'un processus qui structure le sens).

La recherche du sens à l'extérieur du texte n'est pas une nouveauté. Mais les objectifs des différentes théories ne sont pas toujours les mêmes ; et il n'y a pas une tradition constituée. Loin de chercher comment le sens est construit par la compétence du lecteur (ce qu'on essaie de faire dans le cadre du constructivisme cognitif, cf. [6]), nous nous intéressons aux moyens par lesquels le sens peut être décrit et structuré en vue d'une utilisation ultérieure efficace.

Selon ce mode de production du sens, le rôle d'un système informatique se voit lui aussi << déplacé >>. Si le sens est toujours à l'extérieur du niveau symbolique, donc, relativement à une approche applicative, à l'extérieur du système informatique, alors ce dernier ne peut au plus que soutenir l'interaction entre l'utilisateur et le texte, et donner les moyens pour une organisation (et réutilisation) du sens produit lors de cette interaction. Plutôt que transformer automatiquement un niveau symbolique vers un autre (sa représentation dans les traitements automatiques de textes), le système informatique pourrait plus utilement assister l'utilisateur lors de la création du sens.

De ce point de vue, notre application s'inscrit dans le domaine des systèmes anthropocentrés de production (cf. [50]) où ce n'est pas l'homme qui essaie d'<< entrer >> dans un monde informatique quasi-autosuffisant, mais la machine qui se construit autour des besoins précis de l'homme pour mieux l'assister. En l'occurrence le lecteur est impliqué dans un processus de production de sens (cf. la fig.2.3).


  
Figure 2.3: Cadre interactif général pour un système informatique qui adopte une approche anthropocentrée pour la production de sens
\begin{figure}
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\ifthenelse{\equal{}{}}
{\epsfig{file=figs/cycl...
...
{\epsfig{file=figs/cycleInteractionHM.eps,width=} }
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Plus précisément, le concept d'une architecture anthropocentrée dans la production, traduit la conscience des limites du calcul et concède une place entière aux processus cognitifs propres à l'homme ; non pas pour l'isoler en l'opposant à la machine et plus généralement au calcul, mais pour l'intégrer dans une forme de coopération originale.

La perspective des Systèmes de Production Anthropocentrée s'annonçait initialement de la manière suivante :

<< [Anthropocentric Production Systems] aim at expanding the application of human competences and ability with the support of appropriate advanced technologies >>, << [an effective response to these new production parameters] depends upon mobilising all the skills and knowledge of the workforce, decentralised decision-making, more collaborative and participative forms of work organisation and computer systems which are designed for increased user control and greater transparency of the whole production process >>, [50].

Ce qui manque cependant dans une telle approche où le système informatique englobe l'agent-utilisateur et son objet d'étude, c'est le cadre théorique dans lequel s'inscrivent les principes d'une telle interaction, les conditions structurelles d'une pratique interactive entre l'homme et la machine. Dans notre cas, nous faisons appel à la Sémantique Interprétative [56] qui précise exactement les moyens et les contraintes d'une pratique interprétative effectuée lors de l'interaction du lecteur avec le texte en vue de la production et structuration du sens.

 

Vu son caractère d'assistance et de non-automatisme, notre objectif applicatif aurait pu appartenir dans la classe des systèmes d'assistance semi-automatiques. Mais ce n'est pas le cas : le principe de coopération anthropocentrée positionne l'utilisateur au centre de la production du sens, tandis que le principe de semi-automatisme inverse carrément les rôles : le système informatique reste le principal agent de la production du sens et l'homme est appelé à l'assister dans certains cas problématiques, jugés tels par les seuls critères de la machine. En d'autres termes l'homme est contraint dans et par le monde symbolique, tandis que dans un système anthropocentré, le système est dès le départ conçu autour d'une coopération qui prend la forme d'une intégration ergonomique de l'agent humain dans la production du sens. L'ergonomie doit constituer une partie centrale de la conception applicative : une interface utilisateur conviviale ne suffit pas. Il s'agit dans notre cas de l'intégration d'une méthodologie théorique par excellence interactive au c\oeur du fonctionnement du système. L'interaction homme/machine est en soi une nécessité de la méthodologie théorique2.11.

Pour résumer, puisque le sens est considéré comme le produit d'une communication entre un émetteur (auteur) et un récepteur (lecteur), dans un certain milieu (entour) et selon de normes et de pratiques d'écriture et de lecture, seule une architecture anthropocentrée peut garantir, dans une application qui vise l'interprétation, l'innocuité d'une telle vision.

Nous examinons dans la suite une des composantes les plus fondamentales de toute communication : le contexte. Nous nous limitons bien sûr à son étude dans le cadre de la communication à travers le texte.


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Theodore Thlivitis, 1998