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<< Composantes >> d'un sens

 

L'hypothèse de départ (la seule empiriquement vérifiée) est que le sens est produit, en général, dans une pratique de communication. C'est-à-dire, il existe au moins deux agents en rapport d'interaction : l'émetteur et le récepteur, dont les rôles sont normalement interchangés au cours de la communication (le récepteur peut devenir émetteur pour mieux comprendre, et vice versa ; mais attention, les deux rôles ne sont pas symétriques2.7) ; il existe un message qui constitue l'objet principal de l'interaction ; et bien sûr le contexte de la communication, tant linguistique que non linguistique2.8.

Cependant, une << communication >> par le moyen d'un texte a quelques spécificités (cf. fig. 2.2).

 

  
Figure: Les composantes d'un sens, dans le cadre d'une interprétation vue au sein de l'acte de la communication, [57] : l' émetteur/auteur, le texte et le récepteur/lecteur sont placés dans une situation ( entour) qui contient les éléments extra-linguistiques nécessaires à l'actualisation des contenus du texte. Les agents de la communication (auteur et lecteur) sont d'ailleurs influencés par un contexte linguistique, i.e. un ensemble de normes issues : de la langue (en particulier, les traits sémantiques retrouvés dans des dictionnaires) ; de la pratique sociale dont fait partie la production du texte ou sa lecture (par exemple les caractéristiques d'un genre, les topoï correspondant aux croyances socialement admises) ; et des particularités personnelles, i.e. de la compétence générative de l'auteur et de la compétence interprétative du lecteur.
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Comme il est noté dans [57], l'émetteur (ou le récepteur) n'est pas forcément un humain. Dans le cas d'un texte de loi émis par le Parlement il s'agit d'un acteur collectif. Et Homère, le poète et la personne, correspond-il à Homère, l'auteur de l'Iliade telle que nous la connaissons ?

De plus, et de manière encore plus évidente, les rôles de l'émetteur et du récepteur dans le cas d'une communication normale à travers un texte ne sont pas inversibles ; même si nous ne pouvons pas attribuer un rôle passif au récepteur - lecteur (cf. plus bas), il faut quand-même admettre que le lecteur n'est pas en mesure d'émettre, comme le veut un certain topos, un << message >> à l'auteur de la même façon que le dernier l'a fait par le moyen du texte. L'émetteur/auteur, qu'il soit concret ou abstrait, est, dans le cas général, << physiquement absent >> au moment de l'interprétation. Même s'il est, en quelque sorte, réifié dans et par le texte (cf. 2.2.2, sur le rôle de l'auteur) le lecteur ne dispose que du texte et en règle générale il n'est pas en communication directe avec l'auteur. La communication dans ce cas prend une forme plus uni- que bi- directionnelle : depuis l'auteur, à travers le texte, vers le lecteur.

Dans le cas d'une communication humaine normale, le récepteur peut devenir émetteur et dialoguer, revenir en arrière ou exprimer le sens qu'il est en train de construire ; et l'on sait bien que, même si les intervenants dans une telle communication ont une bonne volonté de << se comprendre >>, le résultat est presque toujours une << compréhension incomplète >> ou, plutôt, une autre compréhension. Le manque de dialogue réel entre le récepteur et l'émetteur dans la communication à travers le texte a des conséquences sur la genèse du sens. Pour arriver à un consensus intersubjectif, le lecteur essaie en général de << simuler >> d'une certaine manière ce dialogue. L'auteur devient donc actant non plus présent mais représenté dans les relations dialectiques du texte2.9 (cf. aussi 2.2.2). La pratique interprétative, à laquelle souscrit le lecteur, impose ensuite des contraintes sur les relations supposées entre l'auteur représenté, le texte et le contexte. Comme chaque lecteur se soumet plus ou moins à ses propres contraintes, la combinatoire des compréhensions possibles (et donc d'analyses d'un texte) explose.

Il faut ici insister sur le fait qu'il s'agit bien d'une importante spécificité et non pas d'une dévalorisation de l'acte de communication à travers un texte. La dévalorisation serait le cas si l'on considérait que l'objectif de la communication est la constitution chez le récepteur d'un sens (plus ou moins) << proche >> de celui que l'auteur a voulu émettre. Outre les impossibilités pratiques (pourra-t-on jamais connaître ce que l'auteur a voulu émettre, en était-il d'ailleurs conscient ? pouvons-nous le créditer d'une seule intention, d'un seul sens ? comment calculer la proximité des sens émis et reçus ? etc.) une telle conception appauvrit sensiblement la pratique de l'interprétation à la recherche d'un seul sens. Au contraire, la communication en général et la communication à travers le texte plus particulièrement, sont considérées ici comme des << cadres >> qui autorisent la construction de plusieurs sens dans un réseau de contraintes posées par avance2.10.

Plus même : la multiplicité des interprétations peut parfois constituer un objectif en soi (e.g. textes prophétiques, mystiques, etc.) et, en tout cas, constitue une réalité vécue par tous si l'on considère des textes plus ou moins littéraires ou poétiques.

Il existe bien sûr de textes techniques qui ont pour objectif la réduction maximale des interprétations (par exemple, une recette de cuisine, un manuel de JavaBeans,...). Cependant, même dans ce cas limite de texte, il est pratiquement impossible d'établir le sens du texte (il y a, ainsi, ceux qui réussissent plus ou moins -- voire pas du tout -- la même recette, on ne programme pas toujours avec le même style, etc.). Ceci est vrai même pour les textes mathématiques qu'une doxa persistante les veut univoques.

À ce propos, le livre de Catherine Goldstein << Un théorème de Fermat et ses lecteurs >> (cf. les commentaires dans [36]) qui aborde, à travers différents points de vue, la signification du théorème sur l'aire d'un triangle rectangle en donne une illustration intéressante. Un texte aussi technique pourrait sembler avoir un seul message << codé en dur >> et obligeant une seule et unique compréhension. Cependant, C. Goldstein montre que le sens de ce texte, malgré sa technicité, n'est pas fermé mais reste ouvert aux lectures. << Catherine Goldstein ne considère pas le sens d'un texte, mais uniquement des lectures de ce texte, et ces lectures sont en partie déterminées par les configurations dans lesquelles s'inscrivent leurs auteurs >>. Même dans le cas de textes scientifiques le sens n'est pas considéré immanent au texte mais à moitié << externe >>, produit lors de lectures dépendant de la configuration dans laquelle elles se situent (e.g. le langage algébrique ou le langage de l'arithmétique géométrique). << Le livre n'entend donc pas nous faire progresser dans notre compréhension du texte de Fermat, et s'il peut malgré tout y contribuer, c'est en nous aidant à apprécier les transformations que notre lecture peut produire. >> [36].

Devant la possibilité de multiples interprétations, deux tendances -- traditionnellement opposées, comme nous allons le voir un peu plus tard -- sont envisageables. Le lecteur peut choisir une attitude qui s'intéresse ou qui ne s'intéresse pas au sens que l'auteur a voulu transmettre et, plus généralement, aux conditions dans lesquelles s'inscrit l'écriture du texte qu'il lit. Entre les deux extrêmes, le lecteur aura plus ou moins et d'une certaine manière besoin de se baser sur des informations et des connaissances relatives à la production du texte et il sera plus ou moins influencé par la situation lors de sa réception (e.g. les connaissances (encyclopédiques), concernant l'auteur ou la situation de la production de son \oeuvre, son idéologie, l'état de sa préparation, ...). Ce qu'il faut retenir pour le moment, c'est que la pratique de la communication à travers un texte comprend un agent actif et physiquement présent, le lecteur.



 
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Theodore Thlivitis, 1998