Les commentaires précédemment explicitées sur la notion d'intertexte précisent le rôle d'une anagnose par rapport aux textes. La formalisation qui suivra dans le chap.4 déterminera plus techniquement son contenu et les relations qu'elle est susceptible d'entretenir avec les autres entités du système. Ce paragraphe concerne quelques remarques supplémentaires, par rapport à ce qui le précède. Et introductives par rapport au chapitre suivant.
Création du lecteur, une anagnose constitue la projection textuelle de son contexte d'analyse. Matérialisation en quelque sorte de ses objectifs et compétences interprétatives, une anagnose peut être vue comme représentative de l'espace interprétatif du lecteur.
Ce dernier peut donner lieu à une anagnose plutôt productive3.18, où les rapports entre les textes sont la création originale du lecteur et où les relations intertextuelles sont propres à la compétence interprétative du lecteur.
Mais l'anagnose peut aussi avoir un rôle plus normatif et descriptif que productif. Le lecteur peut créer une anagnose avec comme objectif la reconstruction de la systématique d'un genre. Dans ce cas, les textes sont organisés selon les normes littéraires auxquelles il adhère ou veut adhérer. Une telle anagnose, outre une utilisation éducative ou démonstrative, peut devenir source d'informations sémiques pour d'autres analyses d'un texte dans un autre contexte (dans une autre anagnose). Le lecteur peut alors réutiliser une partie de cette analyse << standard >> pour construire de nouvelles interprétations dans la nouvelle anagnose (concernant, par exemple, un autre texte qui parodie le texte déjà analysé).
De cette manière, après un certain nombre d'analyses, nous pouvons tenter un retour vers le texte. Les anagnoses dans lesquelles un texte est analysé charge sémiquement le texte de manière plus ou moins différente. De plus, comme nous allons le voir plus tard, les anagnoses sont connectées entre elles, ce qui crée des classes d'anagnoses. Il serait utile de s'interroger sur l'unité sémantique d'un texte en se fondant non plus seulement sur la charge sémantique de ses parties textuelles (notamment les lexies) mais aussi sur la charge sémantique qu'il a reçu des anagnoses dans lesquelles il a été inclus et des relations qu'il entretient avec les autres textes dans chaque anagnose.
Nous espérons ainsi que les traits sémantiques issus d'un texte analysé de manière << traditionnelle >> (dans une anagnose descriptive), seront retrouvés dans la plupart des autres anagnoses où le texte a été analysé. De manière un peu abusive, mais pour mieux exprimer notre propos, nous pouvons considérer ces traits comme inhérents au texte et, par conséquent, nous pouvons considérer l'anagnose descriptive qui les héberge et dans laquelle ils ont été exprimés, comme un dictionnaire sémantique de textes, au sens où les entrées sont des textes. Certes, il n'existe pas un seul dictionnaire sémantique de textes, comme il n'en existe pas un seul pour les mots.
Cependant, il est important de remarquer dès maintenant, et nous nous efforcerons de le préciser plus tard, que les traits sémantiques d'un texte au sein d'une anagnose peuvent être de deux types :
En abusant une deuxième fois, mais pour les mêmes raisons, nous pouvons considérer qu'une isotopie intratextuelle joue pour les relations entre textes le même rôle qu'un sème d'une lexie joue pour les relations entre lexies
De plus, la manière dont les textes sont disposés dans une anagnose
pour être ensuite analysés n'est pas prédéterminée ni a priori
contrainte, comme elle ne l'est pas pour un quelconque
texte. Autrement dit la tactique de l'expression
[57] n'est pas figée mais, par contre, elle peut servir
comme indice pour les relations intertextuelles que l'utilisateur veut
exprimer, si par exemple la position dans l'anagnose correspond à un
ordre chronologique d'apparition.
Nous avons essayé rapidement de montrer une analogie entre les rapports qui existent entre l'intratexte et le texte, d'un côté, et le texte et l'anagnose, de l'autre. Non pas pour faire une théorie du méta-texte -- ce n'est pas notre objectif. Mais pour mieux introduire la suite et surtout rendre plus intelligibles nos choix dans le formalisme. Et, bien sûr, pour mieux mettre en avant l'aspect créatif que subsume une anagnose.
Sur ce dernier point une dernière remarque. Elle concerne la taille d'une anagnose. Les relations sémantiques entre textes sont probablement infinies (du moins, autant qu'on les veuille). À la limite tous les textes sont reliés avec tous les autres textes3.20. Une anagnose peut effectivement être infiniment enrichie. Comme d'ailleurs la création d'un livre. Mais en effet, un auteur, contraint par les règles de la pratique dans laquelle il situe son texte (une recette de cuisine remplit un objectif précis et ne peut pas avoir une taille de roman), il produit un texte d'une taille suffisante par rapport à ses objectifs et aux messages qu'il veut passer. De même pour une anagnose. Seulement, le créateur est, cette fois, le lecteur. Selon la pratique de lecture (critique littéraire, exposé académique, etc.) et les objectifs et compétences du lecteur, l'anagnose est créée et modifiée au sein de l'interaction du lecteur avec la matière textuelle qu'il considère, pour prendre finalement une forme stabilisée qui le satisfait.