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Afférences et isotopie

 

Le concept d'isotopie, reconsidéré dans un objectif de sémantique textuelle, sert principalement dans [56] à expliciter ce qui fait l'unité d'un texte : l'isotopie est définie comme la récurrence syntagmatique (i.e. dans l'étendue d'un texte) d'un sème. D'une certaine manière elle << couvre >> le texte. Et en règle générale elle n'est pas isolée : les isotopies sont structurées entre elles, elles peuvent se mettre en relation, constituer des << faisceaux >> qui parcourent le texte ou des << fibres >> qui se succèdent ou s'entrelacent. Mais elle ne se limite pas à la couverture du texte. Elle sert aussi à décrire des phénomènes linguistiques locaux, i.e. des relations sémiques entre les classes de définition de sémèmes voisins dans le texte3.22.

Ce que nous retenons pour l'instant, c'est que l'isotopie est principalement utilisée pour établir l'unité d'un texte à travers la récurrence d'un ensemble de traits sémantiques. Elle constitue une extension des relations d'identité entre sèmes, établie au sein des taxèmes (ensembles minimaux de définition des sémèmes) : les relations d'identité étendue concernent des sèmes provenant de différents ensembles de définition.

L'isotopie caractérise alors de nouveaux ensembles de sémèmes établis dans et pour un texte.

La question qui se pose pourtant est comment l'isotopie est elle-même instaurée.

Il est évident qu'il n'existe pas de réponse définitive -- la faculté humaine de la construction du sens restera probablement à jamais inexpliquée. Mais essayons tout de même d'examiner les rapports que la constitution d'une isotopie entretient avec les sèmes inhérents et afférents.  Essayons de réinterpréter l'interprétation du sonnet << Salut >> de Mallarmé proposée dans [57, p.225 et sq.]. Pour la constitution d'une première isotopie, F. Rastier met en avant la récurrence du sème /navigation/ sur un ensemble de sémèmes du sonnet. L'attribution de ce sème sur un sémème est effectuée de trois façons principales :

1.
En tant que sème générique d'un large ensemble de définition du sémème (niveau domanial). Par exemple, 'poupe' figure dans un dictionnaire classique, usuellement avec la mention mar. ( maritime). Encore faut-il faire l'afférence du sème /navigation/ vers 'maritime'.
2.
En tant que sème afférent correspondant à une norme sociale. Par exemple, le sème /navigation/ est attribué à 'sirènes' ou à 'Salut' (avec, dans ce cas, le commentaire << port de salut, ancre de salut >>)
3.
En tant que sème afférent en contexte, étant donné que le sémème est << compatible >> avec ce sème. Par exemple, le sème /navigation/ est attribué à 'solitude' dans << (...) Solitude, récif, étoiles (...) >>

Intuitivement cohérente, une telle analyse pose de sérieux problèmes de réutilisabilité pour une application informatique. D'un côté, le sème, en soi, reste pour un système informatique toujours un symbole vide de sens et donc non comparable si ce n'est qu'à travers sa forme symbolique3.23. Comme sa forme symbolique dépend de la lexicalisation particulière du lecteur, le sème /navigation/ n'est pas plus << proche >> de 'maritime' que de 'poupe'. C'est précisément en ce moment que les ensembles de définition pourraient s'avérer utiles : le sémème 'poupe', qui appartient à un taxème, appartenant à son tour au domaine //navigation//, hériterait du sème en question.

Mais, comme nous l'avons déjà mentionné, les ensembles de définition sont rarement stables : ils sont, très souvent, remplacés par des ensembles de pertinence plus locale, dans la pratique sociale (ou le genre littéraire) ou bien dans l'idiolecte d'un auteur et d'une période de son \oeuvre. Bien sûr les ensembles de définition standards (e.g. retrouvés dans un dictionnaire) sont utiles pour établir un parcours interprétatif trivial (plus les sèmes sont issus d'une inhérence en langue, plus l'analyse est facile à construire3.24). Cependant, nous remarquons que pratiquement dans une analyse3.25 la grande masse de sèmes sont afférents (s'ils ne le sont pas tous). Finalement, ce sont les sèmes issus des ensembles locaux et contextuels qui sont effectivement utilisés dans une analyse.

Et si l'on essaie de construire ces ensembles contextuels pour ensuite s'en servir pour des attributions de sèmes sur leurs sémèmes-éléments et donc à la constitution des isotopies du texte, on constate que la construction de ces ensembles demande une analyse sémique préalable issue de l'utilisation des sémèmes en contexte, donc elle présuppose une interprétation. Autrement dit, l'ensemble de définition en contexte -- source d'information sémique -- est à la fois l'origine et le résultat d'une interprétation. Le concept de présomption d'isotopie entraîne le risque d'un cercle vicieux (celui qui confond présomption et précompréhension) et pour y répondre on est obligé de distinguer entre l'actualisation des sèmes à un niveau de textualité restreint et la construction des isotopies à des niveaux de textualité plus étendus (cf. [56, p.82]).

C'est dans ce sens que nous répondons à ce point par excellence problématique où se heurte une approche herméneutique qui veut respecter les deux sens de la détermination sémantique : << du local au global >> et << du global au local >>. Nous trouvons les ensembles de définition en langue peu utiles et nous préférons les << ensembles de définition >> locaux, en effet les classes sémantiques, établies au sein de localités textuelles comme le texte ou l'anagnose. Pour la construction d'une isotopie (et en général d'une nouvelle classe sémantique) au sein d'une localité textuelle, le système va privilégier les classes sémantiques déjà établies dans les localités << voisines >> présentes dans la localité textuelle englobante. La construction d'une classe sémantique est indépendante des présomptions du lecteur et elle doit être pleinement justifiée, comme nous allons le voir dans la suite et au chapitre suivant.



 
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Theodore Thlivitis, 1998