Selon ce mode de classification, l'intertextualité est examinée par rapport aux composantes principales d'une situation de communication (cf. 2.1.2). Suivant le poids relatif donné au texte, à l'émetteur ou au récepteur les approches divergent. Différents auteurs proposent une telle tripartition dans le cadre des théories intertextuelles (e.g. [37], [10]). Dans ce cas, ce sont les critères qui comptent le plus pour la constitution de l'intertexte qui déterminent la classification autour du texte, de l'émetteur ou du récepteur.
L'intertextualité centrée texte constitue le cas le plus << neutre >> (nous verrons pour quelles raisons). Pour H. Plett [54] l'intertexte a une double cohérence. La première est intratextuelle et garantit l'intégrité du texte. La deuxième est intertextuelle et lie structurellement le texte (intertexte) à d'autres textes. Il postule que dans le cas d'une communication normale il n'existe pas de texte sans intertexte ni d'intertexte sans texte, ce que nous comprenons comme :
Une affirmation que nous soutiendrons tout au long de ce travail.
Les deux autres classes d'une intertextualité, << centrée lecteur >> ou << centrée auteur >>, sont distinguées selon l'agent principal qui est considéré à l'origine de la constitution des relations intertextuelles. Si l'on privilégie le rôle de l'auteur, on parle d'une intertextualité centrée auteur : on commence par faire l'hypothèse qu'il pratique une écriture (plus ou moins) intertextuelle et l'on s'interroge sur ses intentions, sur les influences du genre qu'il pratique, sur les sources extra-textuelles qu'il utilise, sur sa manière de les combiner, sur ce qu'il attend du lecteur, etc.
D'autre part, si l'on privilégie le rôle du lecteur, on parle d'une intertextualité centrée lecteur : c'est lui qui est considéré comme le << constructeur >> principal des relations intertextuelles. L'interprétation qui en résulte dépend fortement de ses << compétences intertextuelles >>, de l'importance qu'il donne aux différents marquages intertextuels présents dans le texte, de ses sélections parmi les relations possibles...; bref de ses capacités, et surtout de ses propres intentions relativement à l'analyse qu'il entreprend.
Les trois types ne sont pas exclusifs. Une analyse intertextuelle
centrée lecteur peut respecter l'histoire de l'auteur ou la tradition
du genre. Alors, on parle plutôt de << tendance principale >> (e.g. centrée lecteur) d'une analyse intertextuelle, relativement aux
objectifs et méthodes mises en
uvre.
Cependant l'opposition entre les analyses << centrée auteur >> et << centrée lecteur >> mérite un examen plus détaillé. En tant qu'opposition classifiante elle nous amène à deux autres classifications, que nous trouvons relativement proches.
D'une part nous retrouvons la distinction entre l'intertextualité diachronique et synchronique (cf. [54]). Dans le
premier cas, on privilégie le respect de l'histoire d'une
uvre, la
recherche des sources d'influence de l'auteur, bref, on privilégie le
contexte relatif à l'emission du message. L'histoire (et donc le temps
historique) constitue un facteur important et contraignant pour
l'analyse. On se situe dans les pratiques de la critique littéraire
traditionnelle.
Dans le cas d'une intertextualité synchronique, le temps peut
être << mis à plat >> et l'interprète crée ses propres relations
intertextuelles sans une réelle contrainte historique. Les méthodes
d'une critique littéraire classique, centrée autour du contexte de la
production du message (et forcément autour de l'auteur), sont en
grande partie remplacées par les principes post-structuralistes selon
lesquels une
uvre postérieure peut modifier le sens d'une
uvre
antérieure dans un << tout >> littéraire qui se refait à chaque
instant. Dans une telle situation, la responsabilité de l'analyse
(forcément intertextuelle) est déplacée vers le lecteur. C'est lui qui
effectue les sélections textuelles et rapprochements intertextuels
déterminant l'interprétation d'une partie de ce nouvel << état >>
littéraire.
De cette façon nous arrivons naturellement à une troisième
classification que nous estimons relative, provenant cette fois de
l'étude de l'acte de communication (cf. 2.1.2) : la distinction entre
l'interprétation descriptive et productive (cf. [57]).
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Il s'agit de la dichotomie établie par l'attitude post-structuraliste (cf. aussi sur l'intertextualité << productive >>) par opposition aux objectifs de la critique littéraire traditionnelle. Une telle attitude productive privilégie une intertextualité centrée lecteur, ainsi qu'une intertextualité synchronique (même si cette dernière n'est pas obligatoire), où le lecteur est l'agent principal des rapprochements entre les textes. L'analyse peut ainsi s'octroyer les droits de rupture au même titre que les droits d'explicitation et d'approfondissement.
Puisque dans les principes mêmes de la Sémantique Interprétative le texte et ses structures sémantiques sont le centre de toute interprétation, les trois types d'intertextualité ne constituent finalement que deux catégories, suivant l'importance accordée à l'auteur ou au lecteur. Elles se spécifient par le degré de revendication d'une tradition et le mode de l'historicité accordée au sens (cf. aussi [59], [40]). Il s'agit finalement de la distinction entre une intertextualité fondée sur l'entour de l'auteur ou celui du lecteur, produisant une analyse plutôt descriptive ou plutôt productive.
Il faut noter ici que les deux types d'analyse correspondent à des objectifs distincts et l'un ou l'autre s'impose souvent par le texte à analyser. Dans le cas d'un texte de Plotin, philosophe néoplatonicien, l'interprétation du terme 'dialectique' doit être effectuée avec une prudence presque imposée, au risque de faire des rapprochements sémantiques issus d'un contexte actuel mais qui n'ont aucune pertinence pour le texte de Plotin (cf. [79], [80]). Attribuer le trait (inhérent dans un dictionnaire contemporain) /faculté de l'esprit/ à 'intelligence' dans Plotin, rendra le reste du texte réellement inintelligible.
D'autre part, un texte (e.g. de la Bible), même s'il est écrit dans et pour un contexte précis, est souvent repris et réinterprété dans des contextes variés, même contemporains.
Bien que le type de contexte d'interprétation puisse être prescrit dans le texte ou dans son genre, du point de vue d'une assistance informatique à la compréhension de textes, le décideur ultime sur la constitution du contexte de l'interprétation est l'utilisateur (censé être le lecteur). De ce point de vue, l'intertextualité devient a priori<< productive >> ; l'interprétation est le corréla des << créations sémantiques >> du lecteur. Le système peut poser des contraintes intertextuelles sur les attributions sémiques (cf. chap. 4), mais l'utilisateur peut former son propre espace de travail intertextuel et imposer ses propres rapprochements entre les textes.
En d'autres termes le système peut poser des contraintes de méthode plutôt que fournir des garanties de résultat. À la limite, un système plus affiné, pourrait donner des indices de quantification de la cohérence d'une analyse déjà effectuée (e.g. par rapport à la densité des relations sémantiques établies dans l'espace intertextuel).
Mais avant d'entrer dans les détails de notre proposition, et puisque théoriquement il existe un grand débat -- souvent idéologique -- entre les deux approches extrêmes, nous présentons une évolution historique qui nous amène naturellement d'une approche centrée auteur à une approche centrée lecteur. Dans ce parcours, nous cherchons les éléments et méthodes qui éclaircissent le passage à une intertextualité << productive >> où le lecteur est contraint par le système en ce qui concerne la méthode de travail tout en ayant la possibilité d'établir (plus ou moins facilement) sa propre interprétation.